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Textes

Un texte de Jean – Yves Amir sur ses travaux « peintographiques » , mai 2007 :

Mes travaux ont un statut particulier, à mi-chemin entre peinture et photographie :

je les nomme « peintographies ».

Fondées sur le principe du « miroir noir », ou plus exactement du « miroir d’encre », elles cherchent à saisir le reflet qui peut apparaître dans une tache d’encre, sur une trace de peinture noire brillante, ou sur n’importe quelle surface de miel, de mélasse ou d’huile.
La tache joue le rôle d’un « subjectif » au sens où l’entend le cinéaste Patrick Bokanowski, par opposition à « l’objectif » de l’appareil photo ou de la caméra : filtre à la fois déformant, captateur du réel, et hautement personnel.*
Un tel procédé permet des combinaisons infinies jouant sur la rencontre, hasardeuse ou préméditée, de la forme peinte avec une réalité réfléchie.
Aucun trucage infographique n’intervient dans mes peintographies.

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A vrai dire, au moment de prendre la photo, je ne vois pas grand-chose.
Que du noir dans la tache, autant dire rien.
Heureusement, l’appareil, lui, voit mieux que moi : en jouant sur le réglage de l’obturation je parviens à distinguer l’image réfléchie dans le noir de la peinture.

On pourrait penser qu’il s’agit simplement d’une question d’habitude visuelle, de même par exemple qu’on distingue plus facilement la fenêtre que le reflet dans la vitre, ou la forme de la roue plus aisément que le reflet dans le chrome de l’enjoliveur.
C’est aussi une question de diaphragme, d’accommodation de la vision au niveau de luminosité du reflet dans le miroir noir. L’œil est en quelque sorte ébloui par le fond blanc, il se règle sur lui, et ne voit que du noir dans la tache. L’appareil photo, lui, s’adapte.

Tout se passe comme s’il parvenait à révéler une image latente mais invisible à l’œil nu.

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Il est profondément exaltant de découvrir et de fixer cette image latente parce qu’elle a quelque chose d’impossible, de miraculeux. De fragile aussi, par sa fugacité.

Un jour de grand soleil, je suis allé au milieu d’un champ de blé avec mon matériel peintographique. C’étaient des blés verts parsemés d’une multitude de coquelicots. Sur une feuille de papier blanc, d’un seul coup de pinceau, j’ai étalé la laque glycérophtalique noire qui s’est mise à couler lentement. Je ne prépare pas mes taches à l’avance car la peinture devient toujours plus mate en séchant, elle perd ses qualités réfléchissantes, et puis, surtout, il me parait important de saisir « sur le vif » l’instant de la rencontre de la tache avec son motif.
A l’œil nu, je ne voyais qu’une grosse tache noire sur la feuille blanche.
Mais lorsqu’en regardant dans l’œilleton, j’ai vu ce que l’appareil voyait,
au milieu du champ de blé, j’ai hurlé de joie !

* « Les expérimentations de Bokanowski, en vue d’ouvrir le cinéma à d’autres possibilités expressives — par exemple le « gauchissement » des lentilles des objectifs (il préfère le terme de « subjectifs ») —, témoignent de visions purement mentales qui ignorent les représentations conventionnelles, affectent la réalité, la métamorphosent, offrant ainsi au spectateur de ses films de nouvelles aventures perceptives. » http://www.sonore-visuel.fr/fr/artiste/patrick-bokanowski

My work has a particular status, half way between painting and photography: I have named it “paintography”.

It is based on the “black mirror” device – or more precisely “black ink mirror”- I try to catch the reflection which may appear on a stain of either ink or bright black paint or any other glossy surface such as oil, honey or treacle or even Marmite … ( is it a  blotch, a patch ,a stain or just a painted shape ? )

The stain acts as a “subjective” (I refer to the film-maker Patrick Bokanowski ‘s definition ) ,as opposed to the “objective” ,or lens,  of the camera . It catches reality (real life) and filters it in a deforming and highly personal way.

This device enables endless combination about the meeting, either accidental or premeditated, between the painted shape and a reflected “object”.

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In fact, as I am about to take the photograph, I can’t see much, only black inside the stain; hardly anything.

Fortunately, my camera sees more than I do: I adjust the aperture until I catch the sight of the reflected image in the black paint.

We could think it is only a matter of what we are used to seeing : for example  a window is easier to make out  than what its pane  reflects or the round shape of the chrome hub cap is more obviously visible  than what can be seen  inside its reflect.

But it is also a matter of aperture, of adapting to the light of the reflection into the black mirror. The human eye is in a way dazzled by the white background and can only see black in the stain. On the opposite, the camera can adapt and see.

It is as if it was able to reveal a latent vision which was invisible to the human eye.

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It is profoundly exhilarating to discover this hidden vision because it is somewhat impossible, miraculous, frail and fleeting.

On a bright sunny day, I went into a wheat-field with my paintographic equipment.  The wheat was green, scattered with plenty of poppies.

On a white sheet of paper, in one stroke, I spread the black gloss paint which began to run down slowly.

I never prepare my stains in advance because the paint becomes mat when it dries and loses its gloss and I think it is most important to seize the meeting point of the stain with its motive, on the spot.

My eyes could only see a black stain on white paper: but when I looked into the eyepiece I saw what the camera saw, I shouted out my joy in the middle of poppies.

Translation by Sylvie Bodeux